Valérie Vaubourg - Bouquet final (Nicaragua) - Collège Boris Vian - COUDEKERQUE-BRANCHE - mars 2016

Valérie Vaubourg travaille essentiellement des matériaux fragiles, délicats, appartenant au passé, assimilés à ce qu’il y a de plus féminin ou traditionnel – comme la dentelle, l’organdi, la broderie ou encore les motifs des toiles de Jouy. Son mode opératoire consiste à s’emparer de ces matériaux pour développer des oeuvres d’une ironie mordante où le monde contemporain est disséqué avec une rare violence.

 

Avec l’œuvre « Bouquet final (Nicaragua)« , réalisé en2010, l’artiste Valérie Vaubourg nous dévoile une cruauté qui devient décorative. Elle réalise des motifs floraux découpés à la scie sauteuse et perforés à la perceuse dans un livre qui s’intitule « No comment » de James Nachtwey (Reporter photographe de guerre).On découvre progressivement une photographie de guerre dissimulée dans les motifs floraux. Le livre devient alors matériau pour réaliserdes bouquets de fleurs en relief.

Valérie Vaubourg travaille non pas tant les images elles-mêmes que la manière dont elles sont perçues. L’artiste aide à constater que si les images parlent bel et bien, elles ne tiennent pas nécessairement le discours que l’on attend d’elles. Son travail dirige le spectateur vers une dimension politique et sociale qui, a priori, nous échappait. Valérie Vaubourg cherche à renouer le dialogue entre l’observateur, la représentation et sa signification.

 

Avec l’œuvre « Pistolet » l’artiste fragilise une surface, une feuille de papier jusqu’à ses limites. La perforation comme technique de découpe des surfaces est un processus qui va à l’inverse de la construction. Ce procédé se rapproche de la technique de la dentelle, c’est-à-dire une manière de tisser des fibres textiles en laissant des trous. Appliqué au design, à l’architecture ou aux arts plastiques, ce procédé renverse notre manière de lire une image et une surface. La construction de motifs est envisagée par le négatif, par l’idée d’une circulation alternée entre l’intérieur et l’extérieur, et celle de respiration permanente. Mais c’est aussi un dialogue entre le voilé/dévoilé. L’artiste n’utilise pas de couleur, probablement pour ne pas distraire l’attention des spectateurs. Ainsi se concentrent-ils sur la complexité et les infimes détails des images poinçonnées à la main ?

Lorsqu’une chose n’est pas évidente au premier abord, on a coutume de dire qu’elle ne saute pas aux yeux. Cette locution familière s’adapte au travail de Valérie Vaubourg. On croit d’abord ne voir que des images, des images que tout le monde connaît, que tout le monde a déjà vues des dizaines de fois et qui font sens. La stratégie de Valérie Vaubourg repose précisément sur ce premier abord, sur cette manière qu’a l’observateur contemporain de ne plus voir ce qui se montre à lui, de ne plus même être tenté de regarder, persuadé qu’il est de déjà savoir de quoi il s’agit ou, pour le moins, de l’avoir déjà vu.

Puis un infime détail entraperçu attire en effet l’attention du spectateur. Le dispositif mis en place a en effet toujours pour vocation de cacher tout en révélant le motif. De jolis matériaux, de la blancheur, de la pureté, un beau métier, de la belle ouvrage, mais ce qui est donné à voir déstabilise notre impression sensuelle. Les matériaux se transforment en pièges qui nous électrisent. Lorsque le spectateur prend conscience du dispositif, on a l’impression que celui-ci se prend une décharge sensorielle. L’ouvrage est un leurre, un piège. Ce qui est “court-circuité“ ce n’est pas le caractère décoratif apparent de ses œuvres (dentelles, toiles de jouy, papier peint…) mais bien la lecture trop facile des images et des signes et notre aptitude à nous assoupir sans conscience ni réactivité dans notre quotidien.

 

« Omnia Vanitas » est une pièce troublante, à la fois poétique et saisissante. Valérie Vaubourg nous parle d’univers intime, privé, décoratif, appartenant à notre patrimoine commun, ce que l’on pourrait qualifier de “belle ouvrage“ en quelque sorte. Mais ce qu’elle met en place est paradoxal. Lorsque le spectateur s’approche, l’oeuvre se dévoile, suivie de son lot de surprises et d’interrogations. Le dispositif de présentation (le crâne en dentelle est posé sur un socle recouvert d’une cloche) place l’oeuvre à hauteur du regard, incitant naturellement le spectateur à se confronter à elle. L’art délicat de la dentelle, ainsi figée dans le temps et l’espace, engendre un moment suspendu dans un étonnant face à face. Pendant que la proximité avec l’oeuvre s’établit, s’invite tout à coup l’évidence : cette forme flottante est celle d’un crâne. Celui d’un animal. Un singe ! Le spectateur est de nouveau troublé par cette découverte. Un congénère mammifère ! La dentelle du crâne donne à voir l’absence de chair, le vide. La dentelle n’est plus habitée. Il s’agit donc d’une double allégorie, de par la représentation symbolique de la mort mais aussi de par la fragilité des matériaux. Et puis dans le titre de l’œuvre Omnia Vanitas, les mots rattrapent le spectateur, mots extraits de la fameuse sentence “Vanitasvanitatum, et omnia vanitas“, “Vanité des vanités, tout estvanité“. Le mot “Omnia“ produit immanquablement une sorte de confusion phonétique avec le mot “homme“. Avec simplicité et malice, l’artiste renoue avec l’histoire et formule un anthropomorphisme déroutant : l’Homme est animal ? L’homme est vanité ? C’est un pas de plus pour le spectateur, ainsi projeté dans ses propres contradictions. A propos de son travail Valérie Vaubourg explique : “Montravail agit plutôt comme unrévélateur de situations existanteset de représentations courantes.Décalages, recadrages de la vieordinaire pour à la fois révélerles ressorts du fonctionnementdit « normal » de notre mode devie par l’irruption d’un élémentperturbateur et faire émerger à la conscience cette ambivalence. Le spectateur devient alors un collaborateur qui perçoit l’installation en ses propres termes.“Valérie Vaubourg travaille surle détournement des images etdes objets, permettant de révélerles antagonismes qui conditionnentle regard. Tout dans lesoeuvres de Valérie Vaubourgs’oppose : forme et matière, senset interprétation. Les idées sebousculent.

 

Fanny Rougerie

<diapo>i1.jpg;i2.jpg;i3.jpg;i4.jpg;i5.jpg<diapo>

<titre>Vue de l'exposition;Omnia Vanitas;Bouquet Final;Bouquet Final, détail;Pistolet<titre>