Loïc Parthiot - Le Leurre - Lycée Pierre Forest - MAUBEUGE - mars 2009

En 2009, l’eroa du lycée Pierre Forest travaille sur la question du Leurre. Puissance de l’illusion, puissance de l’art à introduire l’insolite dans l’espace réel pour mieux nous contraindre à ne pas le regarder seulement sous l’angle de l’évidence !

Nous nous contenterons ici de décrire ici une oeuvre de Loïc Parthiot à partir d’une photographie. Exercice de style qui je l’espère donnera un aperçu de ce que je crois voir, ces propos n’entraînent que la responsabilité de son auteur !

 

A propos de Garden Party

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Est représenté une moitié inférieure d’homme, c’est-à-dire un bassin, deux jambes, deux pieds. Il ne s’agit pas d’un demi corps nu, ces jambes sont recouvertes d’un jean ordinaire, qu’on aurait pu acheter dans un supermarché. Il y a des traces de terres sur les genoux, ce jean ne semble ni propre ni de toute première fraîcheur. Les pieds sont vêtus de chaussures noires, sans doute des baskets ou des chaussures de marche. Cette moitié d’homme n’est donc ni un aristocrate, ni un dandy, mais plutôt un homme ordinaire peu soucieux de son apparence physique, comme on dit, habillé « fonctionnel ». Cette moitié d’homme du commun n’est pas plantée dans la terre comme un « i » qui serait tombé à la verticale à la manière d’un plongeur.

Il semble au contraire aspiré par la terre à la façon dont « l’homme taupe » dans les comics américains fait des prisonniers en les attrapant depuis le sol qui prend alors la texture d’un drap pliant et craquant à l’endroit même où la victime se trouve en train de s’enfoncer dans la terre. Cet homme évidemment semble se débattre, la bouche pleine de terre, les mains attrapées par quelques créatures souterraines. Qui est-t-il ? Que fait-il dans une telle situation ? Que lui est-il arrivé ? La situation est frustrante nous n’avons que la demi-conclusion d’une intervention presque déjà perdue pour notre pseudo-hero déjà vaincu.

Évidemment, il ne s’agit pas d’un homme mais d’un leurre. Cet homme n’est qu’un mannequin, ou un jean rembourré à qui le plasticien a donné l’allure de deux jambes en train de se débattre. On se rend compte que le jardin fait partie de l’œuvre. Le gazon coupé, la haie, l’arbre en arrière plan, renforce cette idée qu’il pourrait bien s’agir d’un comédien, de l’artiste lui même peut-être. Insolite situation.

Une fois en revenant de Bruxelles, j’ai aperçu depuis ma voiture un bâtiment qui a attiré mon regard immédiatement, sans doute une salle de sport. Sur la façade donnant sur l’autoroute un mannequin en dur était en pleine escalade de l’immeuble, chacune de ses mains et chacun de ses pieds appuyé sur une prise artificielle, comme on en trouve sur les murs d’escalade de gymnase. J’ai failli rentrer dans la voiture devant moi, car j’ai dû regarder au moins trois fois si cet homme était vrai ou faux. L’impression d’étrangeté était bien plus vive que lorsque l’on aperçoit ces faux pères noël autour du mois de Décembre, fleurir sur les corniches des maisons. Ici aussi je m’imagine avoir ce temps d’arrêt lors de ma découverte de ces deux jambes en me promenant dans ce qui ressemble être un parc.

Cela ressemble aux étranges spectateurs de Virginie Barré (Sans titre, 2004. Technique mixte. Exposition « Starting Game » au Musée des Beaux-Arts de Bordeaux). Ils sont vraisemblables ce qui signifie que l’on pourrait s’y tromper, mais on ne s’y trompe pas. On voit qu’il y a quelque chose d’étrange, car non conscients et non-vivants ils introduisent une « présence ».

Alors j’hésite entre l’amusement et le frisson. Leur staticité produit quelque chose de comique. Présence incongrue (comme avec nos deux jambes) dans un lieu où il est normal de trouver des spectateurs sauf que ces mannequins sont comme des caricatures de spectateur. On aperçoit sans conteste l’effet risible devant le mannequin prosterné devant une peinture. Les jambes de la même manière introduisent une présence amusante car absurde. L’absurde fait rire, n’est ce pas le ressort du comique de Buster Keaton à la maison qui rend fou de Goscinny ? Mais l’absurde également inquiète, car il ajoute une dimension fantastique au cœur même de la réalité. Il perturbe notre sens et amour du quotidien. Plus encore, il est susceptible de nous faire éprouver un sentiment angoissant, comme nous pouvons en avoir l’idée en lisant Kafka.

Inquiétude ou comédie, selon les goûts donc. Garden party nous paraît avoir comme principale fonction de détourner le sens du réel duquel semble pouvoir surgir une scène fantastique. Ce n’est donc pas ce mannequin qui est l’oeuvre. L’oeuvre c’est le paysage. Par cette intrusion inexpliquée, c’est le paysage lui-même qui est détourné et qui devient en lui-même le ready-made dont il est ici question. Osons les grands mots : du ready-made Land-art ?

Mathieu Bonin, professeur de philosophie du lycée Pierre Forest, Maubeuge.

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