Wim Delvoye, Dominique Goubelle, Marc Lage, Riss, Simon, Gobin, Gill - Des animaux et des hommes - Collège François Mitterrand - THÉROUANNE – décembre 2016

Le vendredi 25 décembre, a eu lieu le vernissage de l'eroa "des animaux et des hommes, à la croisée des des(s)eins" dans notre établissement. L'aboutissement d'un long projet, riche en échanges, qui réunit des œuvres variées tant par leur technique que par leur époque.


Nous avons emprunté un dessin contemporain de Wim Delvoye à la galerie Rodolphe Janssen de Bruxelles, une photographie de l'audomaroise Aurélie Vangrevelinghe, des dessins de presse de Dominique Goubelle qui publie dans la presse nationale, d'anciens journaux satiriques à Jacquy Houdré qui les collectionne, et enfin, clou de notre exposition : une dalle de pavemement du 13e siècle intitulée L'évêque de la mer, provenant de l'ancienne cathédrale de Thérouanne détruite par Charles Quint en 1553, et prêtée par le musée de l'hôtel Sandelin. Comme l'indiquait M.le Maire de Thérouanne lors du vernissage, visiblement aussi ému que nous : «  C'est la première fois que cet objet revient à Thérouanne, depuis sa découverte lors des fouilles archéologiques de 1898 !


C'est donc avec une ferveur certaine que nous avons procédé à son installation dans notre salle d'exposition, accompagnés par les équipes du musée de l'hôtel Sandelin et du pays d'art et d'histoire, qui en ont profité pour présenter leurs métiers à nos élèves de 3e, au collège et au musée archéologique. Ils ont pu par ailleurs y découvrir d'autres morceaux de dalles du même pavement, ainsi que le projet architectural de valorisation du patrimoine qui devrait donner naissance à un centre d'interprétation lié à la riche histoire de notre ville, dans les anciens bâtiments commerciaux des meubles Ledoux.




Toutes les œuvres de notre exposition ont un sujet commun, l'animalisation et la comparaison de l'homme à l'animal :


déjà en vogue au moyen âge, avec le développement du bestiaire, et plus que jamais d'actualité dans l'art contemporain et dans les dessins d'actualité.


Comme l'expliquait Guillaume Doizy, historien de la caricature, à nos élèves de 3e, lors d'un atelier coanimé avec le dessinateur de presse Dominique Goubelle, notre langue regorge d'expressions populaires liées aux animaux qui alimentent l'imagination des artistes : tête de linotte, cervelle de moineau, muet comme une carpe, manger comme un porc, courir comme un lapin… Peu flatteuses en général, elles viennent caricaturer les travers des hommes. Les élèves de 3e s'en sont d'ailleurs beaucoup servi dans leurs projets EPI français Arts Plastiques dans lesquels ils ont fait leur autoportrait animalisé. La découverte du spectacle musical Hermann Loup Noir de Manuel Paris en octobre leur a permis d'initier la réflexion sur l'animal et l'homme, en l'occurrence, le loup, traditionnellement rejeté de tous, qu'incarne le blues man. Ils ont aussi alimenté leur projet par la lecture (les écrivains ne sont pas en reste sur cette problématique), pour découvrir en novembre la première version cinématographique de la planète des singes, inspiré du roman éponyme de Pierre Boulle. Un parcours culturel riche qui montre à ces « graines d'artistes » que les moyens d'expressions sont très variés, et que les artistes, loin de travailler chacun dans leur coin, se nourrissent les uns des autres et produisent de concert pour mieux toucher leur public.


L’animal dans l’art contemporain est investi de nos peurs et de nos interrogations. L’époque est violente, la laideur partout, les artistes sont au diapason et l'animal est partout. Les bêtes s’imposent de plus en plus dans l’art contemporain comme des sujets à part entière, porteurs de significations multiples.Véritable tendance de l’art d’aujourd’hui, de nombreux artistes déjà confirmés, comme Wim Delvoye et ses cochons tatoués, se fraient à leur tour un chemin. Les animaux, nous touchent : ils nous disent quelque chose de notre humanité en souffrance et de notre devenir incertain.Dans sa ferme située près de Pékin, Wim Delvoye fait tatouer des porcelets. De leur vivant, les bêtes choyées sont élevées dans l’Art Farm et soumises à la spéculation des collectionneurs et des investisseurs.Une fois morts, les cochons tatoués sont empaillés tels des trophées de chasse quand d’autres peaux sont présentées sous cadre. Menant à son paroxysme le mécanisme capitaliste, l’Art Farm propose d’enchérir sur le vivant. Elle en imite le processus économique (élevage, spéculation,mort, exportation, transformation…).L’être vivant comme marchandise fonctionne si bien que Delvoye tatoue également des humains qu’il expose – bien vivants – et soumet avec leur accord au marché de l’art ! Le cochon, selon l'artiste, renvoie inéluctablement à l’Homme, de par son alimentation, son épiderme et sa physiologie. Wim Delvoye tente de concilier, d’unifier cet animal fortement connoté à l’Homme, par l’intermédiaire du tatouage.


Choquant me direz-vous, mais pas si novateur peut-être, au vu de cet objet d'art du 13e siècle prêté par le musée Sandelin. Retrouvé lors de fouilles sur le site archéologique de l'ancienne cathédrale de Thérouanne détruite en 1553 par Charles Quint, c'était l'une des dalles qui composait le pavement du chœur de ce bâtiment sacré. La figure représente un monstre, un genre de griffon, à tête humaine, tenant la crosse d'une main (objet de pouvoir symbolique caractérisant un évêque), et un gros poisson de l'autre. Si l'on cherche les causes de cette irrévérence caractérisée, on peu supposer qu'il s'agit d'une allusion ironique et peu généreuse des chanoines de Thérouanne aux prétentions émises par leur confrères de Boulogne sur mer au 12e siècle. Les Boulonnais, sous l'emprise du puissant diocèse de Thérouanne, voulaient obtenir l'érection d'un évêché dans leur ville par démembrement de celui de Thérouanne. Ce qui était loin de ravir les Thérouannais qui, on le suppose, se vengèrent à leur manière au travers de ce motif, présenté au chœur même de leur cathédrale, au sol, sur le pavement.


Si le pouvoir était déjà source de tension et de représentations peu élogieuse au 13ème siècle, la tradition a perduré et se perpétue encore de nos jours. Jean de la Fontaine disait en son époque à propos de ses non moins célèbres fables : « je me sers d'animaux pour instruire les hommes. » Il a beaucoup inspiré les dessinateurs de presse. On retrouve dans les dessins de Dominique Goubelle, comme dans ceux de ses illustres prédécesseurs des allusions à ces fables célèbres pour mieux caricaturer les hommes de pouvoir et leurs travers. Le style vif, rapide et incisif de ses dessins renforce la dimension caricaturale apportée aux personnages.


Le commun des mortels n'est pas non plus oublié, il s'agit parfois de critiquer la société de manière générale : des chiens sans pitié que sont les médias, aux poissons appâtés que nous incarnons tous en période électorale (visibles dans les anciens journaux satiriques prêtés), en passant par le lapin capitaliste d'Aurélie Vangrevelinghe, qui amasse les carottes d'un air suffisant et impassible, ou par les girafes sur facebook de Dominique Goubelle qui acceptent « bêtement » la demande d'ami du roi de la savane , chacun ne manque pas de se sentir concerné par ce bestiaire humoristique.


Un groupe d'élèves de 3e a fait la démarche de s'inscrire à un atelier dessin d'actualité avec Dominique Goubelle, prolongé par une intervention historique sur la caricature avec Guillaume Doizy. Réunis au CDI, ils ont d'abord été invités par le dessinateur à se plonger dans les journaux pour y choisir des faits d'actualité : « Je commence ma journée par écouter les informations à la radio, à la télé, je bouffe de l'actualité à longueur de journée » raconte Dominique Goubelle, répondant ainsi aux questions de nos jeunes, relatives à ses sources d'inspiration.


Certains se mettent très vite à dessiner tandis que d'autres on plus de mal à démarrer, comme saisis par « l'angoisse de la feuille blanche », à laquelle le dessinateur avait aussi fait allusion lors de ses échanges avec les élèves.


Ce moment de discussion préalable a permis d'établir le contact entre les élèves et le dessinateur : il n'est pas si naturel de venir au contact des élèves quand on travaille seul, chez soi à « gribouiller des trucs », comme il le dit lui même et à les envoyer aux rédactions par mail.


Dominique Goubelle est un « loup solitaire », et ne se livre pas si facilement, comme nous l'expliquera Guillaume Doizy qui le connaît bien.


Mais les élèves, avides d'informations sur son travail, sa vie, finissent par le mettre à l'aise et il nous dévoile son métier avec humour et passion. Il dresse le portrait d'un dessinateur de « chaise longue », qui écoute les infos et dessine du matin au soir rapidement : un premier crayonné qu'il scanne puis remplit de couleur avec photoshop, un texte incisif qui apparaît comme titre (signé Goubelle comme la rubrique de VSD qui porte ce titre!). « Il faut se faire son style, on a gagné quand les gens reconnaissent vos dessins sans même lire sa signature », explique-t-il aux élèves.


Ces derniers ayant vu un des derniers dessins publié dans VSD ( menace terroriste sur fond de marché de noël), ne manquent pas de l'interroger sur la peur ou les menaces après les événements de Charlie Hebdo. Il leur répond qu'il ne vit pas avec la peur au ventre au quotidien, heureusement, mais qu'il a déjà reçu des menaces bien avant l'affaire Charlie Hebdo. Alors qu'il avait publié un dessin en lien avec des attentats qui avaient eu lieu en Allemagne plusieurs années auparavant, il avait reçu un appel téléphonique d'une femme, qui lui disait que ça n'était pas bien de faire ce genre de dessins. Lui demandant comment elle avait eu ses coordonnées, elle lui avait indiqué l'adresse d'un site djihadiste sur lequel selon elle figurait son adresse et son numéro de téléphone. Le dessinateur avait alors découvert effaré, ses coordonnées publiées sur ce site…Il figurait sur une liste « noire », parmi d'autres dessinateurs.


Continuant sur le sujet, les élèves lui demandent s'il a connu les dessinateurs de Charlie Hebdo. Il leur indique qu'il connaissait bien Tignous et Coco qu'il avait invités au salon de la bande dessinée et du dessin de presse de sa ville en 2012. Tignous est décédé dans l'attentat. Coco, nous explique-t-il, c'est elle qui a été contrainte d'ouvrir la porte aux terroristes : elle arrivait devant l'immeuble de la rédaction avec sa fille qu'elle venait d'aller chercher à l'école, quand elle a été menacée d'une arme pour ouvrir avec le digicode et indiquer l'étage de Charlie hebdo. Prise de terreur face à la menace pour sa fille elle a ouvert mais indiqué un mauvais étage en espérant brouiller les pistes. Malheureusement ils sont parvenus au final à trouver avant d'être inquiétés. Heureusement ils n'avaient pas reconnu Coco, sinon ils l'auraient sans doute abattue elle aussi.


Dominique Goubelle explique alors sa difficulté à dessiner dans des circonstances aussi dramatiques. Il décrit son dessin de l'époque aux élèves , très digne avec les dessinateurs tués qui arrivent au paradis ; puis il raconte son incapacité à produire un autre dessin lors de l'attentat du bataclan. Il propose alors à la rédaction de VSD de publier une page toute noire avec sa signature…


L'atmosphère est alors pleine d'émotion dans le CDI du collège. On décide de se mettre au travail, car on est là avant tout pour dessiner, et pour rigoler …


Les méthodes sont très variées, certains partent du texte, d'autres du dessin, et on se rend vite compte qu'on peut parfois avoir un dessin efficace, mais pour lequel on ne trouve pas de texte, de l'importance de faire les deux en même temps. Des conseils techniques sont donnés par le dessinateur : écrire en lettres capitales pour la lisibilité, ne mettre des bulles qu'après avoir écrit pour ne pas manquer de place, penser à l'expression des visages, ne pas oublier les graphismes indiquant les déplacements, penser aux onomatopées, dessiner l'essentiel en grand, ne pas mettre trop de détails autour …


Toutes ses interactions permettent à chaque élève de produire à son niveau, un dessin intéressant sur l'actualité. Inspirés par des sujets aussi variés que le foot, les migrants, la candidature de François Fillon, le renoncement de François Hollande à être candidat, l'élection de Donald Trump, la réalité virtuelle, le retour de Renaud à la chanson … ; leurs productions ont très vite été exposées sur les vitres du CDI donnant sur le couloir pour être visibles par tous les élèves du collège.


Mais avant cela, ils ont aussi rencontré Guillaume Doizy, l'historien de la caricature. Là encore, il y a eu quelques questions sur le métier d'historien. Il faut se plonger dans les archives (devenir « rat de bibliothèque »), lire beaucoup et retirer l'essentiel, choisir un angle d'approche, écrire et publier ses découvertes. Le plus difficile selon lui c'est d'étudier des caricatures dont on ne partage pas les opinions, et de les observer pour leurs qualités techniques. Il existe en effet des caricatures antisémites, racistes, certains choisissent de ne pas les montrer, tandis que Guillaume Doizy ne veut pas les cacher.


Il a poursuivi par un exposé sur l'histoire de la caricature et de l'animalisation, résumé de son livre intitulé « bête de pouvoir » en nous montrant d'abord que l'animal était présent dans les représentations artistiques depuis la nuit des temps (les hommes préhistoriques les peignaient déjà dans les grottes). La représentation des hommes sous les traits d'animaux remonte quant à elle à l'antiquité : chez les égyptiens et chez les romains. Au XVIe siècle, une véritable guerre d'image et de religion a lieu entre Luther et le pape, qui instrumentalise l'animal en attribuant à l'homme ses caractéristiques négatives pour mieux le ridiculiser, le caricaturer.


Jusqu'à nos jours, cette tradition se perpétue, s'appuie sur les expressions de la langue française liées aux animaux et les non moins célèbres fables de La Fontaine, qu'on retrouve dans les dessins exposés de Dominique Goubelle.


Avec tout autant de précision et de respect, Guillaume Doizy a voulu analyser les productions des élèves. Ils ont présenté leur dessin aux autres qui ont réagit en direct en décrivant et en exprimant leur ressenti. L'historien a pu alors mettre en évidence les éléments du dessin ou du texte qui concourraient à cette interprétation, et donner des conseils pour améliorer l'efficacité.


La journée s'achevait alors sur ce beau moment d'échange lié à l'interprétation des productions de nos élèves, après une matinée tout aussi riche en interactions liées en dessinant l'actualité : la communication, le respect et la liberté d'expression au chœur des pratiques!


Gaétane Lheureux

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